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Les brûlures étaient maculées de baume bacta, les perforations étaient recouvertes d’actibandages sur les deux côtés et il y avait suffisamment de stericlean dans l’air pour désinfecter la moitié du nid. Leia avait fait tout son possible pour la soigner et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter de l’état de santé de sa belle-sœur. Mara avait le teint terreux et un inquiétant liseré bleu lui entourait les lèvres. Quant à ses yeux, ils étaient aussi enfoncés que deux profonds cratères.
— On va bientôt regagner le Faucon, dit Leia. (Ils étaient revenus dans la salle de membrosie et attendaient qu’on leur amène deux nouveaux scaphandres pour Mara et Luke.) Bug Quatre ne devrait pas tarder à arriver.
— Il n’y a pas le feu, déclara Mara en pressant légèrement le bras de Leia. J’ai déjà été plus mal en point que ça.
— Ce n’est pas pour toi qu’elle s’inquiète, fit Yan. Si je ne déguerpis pas d’ici au plus vite, je crois bien que…
Yan laissa la fin de sa phrase en suspens et Leia se retourna pour le voir en train de balayer frénétiquement sa torche dans l’obscurité.
— Qu’est-ce qu’il y a, Yan ?
— Je ne sais pas. (Il pointa le doigt en direction de l’amas de Gorog morts, d’où semblaient briller au loin, plusieurs lueurs dorées.) J’ai comme l’impression que les ennuis arrivent.
Leia se plongea au cœur de la Force et ressentit qu’un groupe de Killik se dirigeait vers eux, accompagnés de trois Affiliés.
— Ce sont Jaina et Zekk ! s’exclama-t-elle. Avec Raynar.
— C’est bien ce que j’ai dit, marmonna Yan. Les ennuis arrivent.
Le scintillement doré se fit plus précis. Il était en réalité causé par une rangée de boules éclairantes soulevées par une escouade de Killik revêtus de combinaisons pressurisées en chitine. L’imposante silhouette de RaynarThul se tenait en tête de cortège. Il portait son casque sous le bras et son visage recouvert de cicatrices semblait rouge de colère. Jaina et Zekk étaient, quant à eux, situés à un mètre derrière lui et semblaient plus nerveux que vraiment furieux.
— UnuThul. Je suis désolée que nous nous rencontrions dans de telles… dit Leia en saluant Raynar.
— Et nous donc, rétorqua Raynar. (La carcasse toute brûlée et délabrée de Bug Quatre émergea de la masse de Unu. Les photorécepteurs du droïd étaient sombres, les jointures de son armature couvertes de suie et l’odeur aigre des circuits carbonisés se dégageait de lui.) Votre droïd a tenté de tuer Unu.
Ne laissant aucune chance à Leia de répondre, Raynar flotta jusqu’à Luke et Mara et plusieurs guérisseurs Killik à peine plus grands qu’une main humaine sortirent leurs minuscules têtes du col de son scaphandre. Leia voulut s’avancer vers lui mais fut aussitôt bloquée par un barrage de Force.
— Patiente à nos côtés, déclara Jaina derrière elle. Tenter de vous justifier ne fera qu’amplifier la colère d’Unu.
— Merci du conseil. (Leia se retourna pour faire face à sa fille. Elle remarqua aussitôt que plusieurs petits Killik dépassaient, eux aussi, de son col.) On dirait qu’il y a foule par ici.
Jaina fixa intensément Leia.
— Pas vraiment.
— Ils évoluent sur vous, intervint Zekk, avant de tendre le bras et de frotter tout doucement le dos de ses doigts sur la joue de Jaina.
— Pour dire la vérité, c’est plutôt agréable, avoua Jaina.
— Oh, reprit Leia. J’aurais plutôt cru le contraire.
— Pas du tout, dit Jaina.
— Cela nous fait nous sentir entiers, ajouta Zekk.
Les trois interlocuteurs se dévisagèrent quelques instants. Jaina et Zekk bourdonnaient et cliquetaient légèrement tandis que Leia dissimulait son malaise par un sourire de courtoisie. Elle savait désormais, grâce à la Force, ce que Zekk et sa fille étaient devenus. Mais le fait de les voir se comporter comme des Affiliés était plus qu’elle ne pouvait supporter.
Jaina finit par demander :
— Que fais-tu ici, maman ? (Les minuscules Killik commencèrent à descendre le long de son scaphandre avant de disparaître dans l’obscurité.) Nous pensions que tu allais commencer à négocier avec les Chiss.
— J’ai eu une autre idée, répondit Leia. Une idée qui pourrait bien fonctionner.
Jaina et Zekk attendirent qu’elle leur en dévoile un peu plus.
— Inutile de me répéter, reprit Leia. Attendons que Raynar… euh, UnuThul soit disponible.
Elle sentit que ses paroles avaient blessé les deux Chevaliers. Une vague de regret la submergea mais elle ne s’excusa pas. Son plan était trop important. Elle ne pouvait prendre le risque de leur dévoiler avant d’en avoir fait part à Raynar.
— Au fait, comment va papa ? demanda gentiment Jaina. Il veut toujours nous empêcher de rester ici ?
— Il va falloir un peu de temps avant que ton père accepte tout ça, dit Leia. Il fait toujours des cauchemars depuis ce terrible malentendu avec les Kamariens.
— Nous ne sommes pas des Kamariens ! s’offusqua Jaina. (Zekk frotta distraitement son avant-bras contre sa nuque.) Nous sommes toujours sa fille.
— Laisse-lui encore un peu de temps, fit Leia. (Elle ne savait comment leur expliquer, sans les offenser, ce qu’elle savait au plus profond de son cœur : que Yan n’était pas plus déçu par Jaina qu’il l’était par lui-même ; et qu’il se maudissait de n’avoir pas su la protéger.) Ça risque d’être un peu difficile pour lui.
— Pour nous aussi, observa Zekk.
Raynar quitta Luke et Mara – laissés aux bons soins des guérisseurs Killik – et se dirigea vers Leia. Il la dévisagea et sa vision se rétrécit instantanément. Les yeux bleus de Raynar semblaient désormais être les seules lumières visibles à l’intérieur de la pièce et elle sentit une énorme et sombre présence lui compresser la poitrine.
— Maintenant, vous allez peut-être m’expliquer les raisons d’un tel carnage, Princesse Leia, déclara Raynar. Pourquoi les Jedi ont-ils massacré tous ces membres de l’Espèce ?
— Tout simplement parce qu’on n’avait pas le choix, répondit Leia. Ils étaient en train de s’en prendre à Luke et Mara.
La déclaration provoqua une série de battements de poitrine en provenance de l’entourage d’Unu.
— Etrange, reprit Raynar. Cela ne me semble pas être le nid des Skywalker. Vous êtes sûrs que ce n’était pas le contraire ?
— C’est compliqué, avoua Leia. Ce nid risque de conduire la Colonie dans une guerre terrible. Nous espérions les stopper avant de pouvoir vous faire part de notre plan.
Totalement interloqué, Yan faillit presque se décrocher la mâchoire.
— Leia ! Et le tact dans tout ça ?
— Laissez. Sa candeur est plus évocatrice, grogna Raynar. (Ses yeux de feu continuaient de la dévisager.) Mais ce carnage était inutile. Le fait d’anéantir ce nid ne peut que nous obliger à refuser votre plan.
— Malheureusement, nous n’avions pas le choix, intervint Luke. Ils essayaient de nous éliminer. Ce n’était que de la légitime défense.
— De la légitime défense ? (Raynar semblait outré.) L’Espèce n’attaque que lorsqu’elle est attaquée !
— Ouais, fit Yan. Un peu comme les Chiss, quoi.
Raynar se tourna vers lui. La vision de Leia revint à la normale et elle trouva son mari en train de dévisager fièrement Raynar comme s’il s’agissait d’un vulgaire ivrogne Aqualish.
Leia vint se placer entre les deux.
— Laissez-moi vous montrer quelque chose. (Elle ne s’adressait non plus à Raynar mais à tous les Unu présents.) Une fois que vous en saurez un peu plus sur ce nid, nous pourrons discuter du désir de paix de la Colonie.
Sans même demander la permission, Leia leva la tête en direction du plafond, guidant Raynar, Yan et les Unu à travers l’obscurité remplie de cadavres, jusqu’à l’entrée de la nursery. Luke et Mara, qui avaient cessé d’utiliser la Force pour atténuer leur douleur, restèrent entre les mains des guérisseurs Killik, assistés de Jaina et de Zekk. Au grand étonnement de Leia.
Au bout de quelques instants, ils atteignirent la caverne que Bug Deux et Quatre avaient créée en pulvérisant le plafond, et l’odeur de pourriture devint presque insoutenable. Kyp et les autres Maîtres étaient déjà à l’intérieur en train de s’occuper des survivants Chiss et de chercher la trace de Lomi Plo. Leia s’ouvrit à la fusion mentale et les somma de mettre les droïds « croqueurs d’insectes » en position.
A mi-chemin, ils tombèrent sur Saba qui les attendait. Son scaphandre et son visage écaillé étaient recouverts de cire et d’abats. Elle venait de retirer les Chiss hors de cellules larvaires, et l’odeur putride qui se dégageait d’elle aurait donné des haut-le-cœur même à un Unu.
Saba autorisa Raynar et son cortège à la contempler quelques secondes puis elle déclara :
— Saba est dézolée pour la puanteur. Travailler izi, c’est pas joli joli.
— Et en quoi consiste ce travail ? demanda Raynar.
— Il faudrait mieux que je vous montre, dit Leia, en s’adressant plus à Saba qu’à Raynar. Aucun signe d’Alema ?
— Abzolument aucun, rétorqua Saba. Elle z’est peut-être dézintégrée dans l’explosion d’un détonateur thermique.
— Peut-être. (Connaissant le sens du danger ultra développé des Twi’leks, Leia était plus que suspicieuse.) Et pour Lomi Plo ?
— Lomi Plo est décédée, déclara machinalement Raynar. Elle est morte dans le Crash.
Saba le dévisagea, montra les crocs, puis se tourna vers Leia.
— Vous êtes zûrs de vous ?
— Unu doit absolument voir ça, acquiesça Leia à sa place.
Saba haussa les épaules et conduisit Leia et les autres dans l’obscurité de la nursery. L’atmosphère était humide, suffocante et tellement remplie de l’odeur de pourriture que Raynar ne put réprimer un renvoi. Quant aux Unu, ils se tambourinèrent le thorax. Kyp ainsi que les autres membres de l’équipe de secours s’affairaient à l’autre extrémité de la salle, éclairés seulement par la torche de leurs casques.
A quelques mètres d’eux, Leia stoppa le pas et dirigea sa propre torche vers le mur le plus proche. Le rayon illumina la dépouille à moitié dévorée d’un prisonnier Chiss, toujours entouré d’une larve de Gorog.
Raynar eut un haut-le-cœur et les Unu les plus proches, totalement sous le choc, firent claquer leurs mandibules. Yan dirigea sa torche sur la deuxième cellule et Saba, sur la troisième. Les deux compartiments enfermaient également les cadavres décomposés de prisonniers Chiss.
— Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? demanda Raynar.
— Ça me semble plutôt clair, rétorqua Yan. (Lorsque davantage d’Unu pénétrèrent les lieux, équipés de leurs boules éclairantes, une lumière dorée envahit la pièce et l’horrible spectacle devint encore plus apparent.) Ça vous donnerait presque envie de rallier les Chiss, pas vrai ?
Raynar se tourna vers Yan.
— Vous nous croyez responsables ?
— Pas vous exactement, déclara Leia, tout en pestant silencieusement contre l’humour plus que douteux de Yan. C’est le Nid Obscur. Les Gorog.
— Les Gorog ? (Raynar contempla une nouvelle fois l’épouvantable tableau qui s’étalait sous ses yeux.) Qu’est-ce que le Nid Obscur ?
— Za. (Saba tendit le bras en direction des ténèbres qui les encerclaient.) Ceux qui se sont nourris des prizonniers Chisz. Zeux qui ont construit plus de nids zur Qoribu.
Raynar lança un regard mauvais à la Barabel.
— Les nids ne contrôlent pas Unu. C’est Unu qui contrôle les nids.
— Vraiment ? demanda Leia en inclinant la tête. Alors, si je comprends bien, Unu est responsable de ce massacre ?
— Non, répondit Raynar. Ceci n’est même pas un nid de la Colonie. Nous n’avons pas de nid sur Kr…
— C’est drôle. Ça ressemble pas mal à la nursery sur Jwlio. A part les prisonniers Chiss, bien sûr, le coupa Yan.
— A moins que ce soit un nid de la Colonie ? dit Leia à Raynar. Et que vous ne vous en rappeliez plus ?
Les Killik protestèrent mais Leia les ignora.
— Cilghal pense que le Nid Obscur sert d’inconscient à l’esprit collectif de la Colonie. Il serait peut-être capable d’influencer l’Espèce sans que personne ne s’en aperçoive. Un peu comme l’inconscient influence les comportements de chaque espèce…
— Ceci est impossible ! coupa Raynar. Aucun Gorog n’est membre de l’Espèce. Comment diable pourraient-ils nous influencer ?
— De la même manière dont vous avez influencé Jaina et les autres en leur demandant de venir en aide à la Colonie, répondit Leia. Au travers de la Force.
La voix de Raynar devint soudain plus douce.
— Au travers de la Force.
— C’est exact, reprit Leia. De la même manière dont vous avez convaincu Tesar de rendre visite à votre mère. Et persuadé Tahiri et Tekli de défendre vos intérêts devant l’Ordre Jedi.
Un éclair d’incompréhension zébra les yeux de Raynar, mais la protestation d’Unu s’atténua quelque peu. Il ferma les yeux comme pour se concentrer mais Leia put deviner, à la contraction de ses muscles faciaux, qu’il se livrait à une lutte intérieure. Puis, elle se tourna vers Saba et prononça le mot Welk à voix basse. La Barabel acquiesça et disparut aussitôt dans l’obscurité.
Le bourdonnement insecte finit par cesser et Raynar rouvrit les yeux.
— Même si vous dites vrai pour le Nid Obscur, nous n’avons aucun désir de conquête, dit-il. L’Espèce n’aspire qu’à vivre en harmonie avec le Chant de l’Univers.
— Ouais, eh bien, il ne suffit pas de ne pas conquérir un truc pour ne pas en prendre le contrôle, rétorqua Yan. Le Nid Obscur en connaît un rayon là-dessus.
— Je suis certaine que vous vous souvenez des Jedi Obscurs, reprit Leia. Raynar les a combattus lorsqu’il n’était encore qu’un jeune homme sur Yavin Quatre. Et Welk et Lomi Plo ont abandonné le commando sur le Baanu Rass.
Raynar réfléchit un instant, puis hocha la tête.
— Nous nous souvenons. Et vous pensez… (Les Unu se mirent à bourdonner et à se frapper le thorax ; puis sa voix redevint froide et implacable.) Mais vous vous trompez. Welk et Lomi Plo sont morts.
— Alors, qui est-ze ? demanda soudain Saba.
La Barabel jaillit de la pénombre, traînant derrière elle le corps tout amoché de Welk. Il était toujours recouvert de son armure de chitine et de plastoid, avec un nouveau bras insecte greffé à son épaule. Son visage semblait encore moins humain que celui de Raynar, mais il était clair qu’il n’était pas Chiss.
Elle envoya flotter la dépouille dans la direction de Raynar.
Yan attendit que le cadavre le percute, puis déclara :
— Il a pas mal de cicatrices mais il est assez évocateur.
Raynar ne parvenait pas détourner le regard du corps inerte. Ses yeux bleus s’agitaient frénétiquement et sa respiration semblait de plus en plus difficile.
— Jacen a fouillé le lieu du Crash, dit Leia. Il vous a vus en train de sortir Welk et Lomi Plo des flammes.
Les Unu cessèrent instantanément leur capharnaüm et Raynar finit par se tourner vers Leia.
— Il nous a vus, dites-vous ?
— A travers la Force, clarifia-t-elle.
— Oui… nous nous souvenons maintenant. (Raynar hocha la tête et ferma de nouveau les yeux.) Il était là… sur le pont… un bref instant.
— Tu as vu Jacen ? s’étonna Yan.
— C’est impossible, ajouta Leia.
— Nous vous répétons que nous l’avons vu. Il nous a donné la force de continuer… de les sortir de… (Brusquement, Raynar se tut et se tourna vers le centre de la salle.) Où est Lomi ?
A peine avait-il posé la question que les Unu commencèrent à se disperser, illuminant la voûte à l’aide de leurs boules éclairantes.
— Où est Lomi ? répéta Raynar.
Un immense soulagement submergea Leia telle une douche à l’huile de pétale Rbolléen. Elle était parvenue à raviver ses souvenirs.
— Alors, vous vous rappelez l’avoir sauvée ?
— Nous nous en souvenons, répondit Raynar. Elle craignait que les Yuuzhan Vong ne retrouvent notre trace, ou qu’Anakin ou Maître Skywalker reviennent la chercher. Elle avait peur pour de nombreuses raisons. Elle voulait se cacher.
— Eh bien, dit Yan. On dirait que ça confirme la théorie de Cilghal.
— Quelle théorie ? demanda Raynar.
— La façon dont Cilghal voit les choses, fit Yan. Lorsqu’un nid Killik enveloppe quelqu’un de sensible à la Force, le nid assimile une partie de sa personnalité.
— En ce qui vous concerne, les Yoggoy ont absorbé votre amour pour la vie d’autrui, expliqua Leia. Ils ont commencé à s’occuper des opprimés et des affamés. Et il n’a fallu que très peu de temps pour qu’Unu soit créé.
— C’est à peu près comme cela que nous voyons les choses, admit Raynar. Mais cela n’a rien à voir avec les Gorog.
— Tu dis te rappeler quand tu as tiré Welk et Lomi Plo hors des flammes, fit remarquer Yan. Mais ils ont disparu juste après.
— Vous avez aussi dit que Lomi avait peur et voulait se cacher. C’est la partie d’elle que les Gorog ont absorbée. Se peut-il qu’elle ait créé elle-même un nid ? Un nid caché de tous ? demanda Leia.
Raynar devint soudain tout pâle.
— Nous sommes responsables de cette horreur ?
— Ce n’est pas ce qu’on est en train de dire, fit Leia. Seulement que le Nid Obscur influence…
— Si nous avons sauvé Lomi et Welk, alors nous sommes responsables…, reprit Raynar, totalement anéanti.
Yan s’approcha et saisit Raynar par le bras.
— Te bile pas, gamin, tu pouvais pas savoir.
Etonnamment, Raynar n’envoya pas valdinguer Yan de l’autre côté de la salle. Il ne lui ordonna même pas de se taire. Presque hagard, il scruta chacune des cellules hexagonales.
— En sauvant Lomi et Welk, nous avons permis ce désastre.
— Tu devrais recevoir une médaille pour ce que tu as fait, reprit Yan. Tu n’es pas responsable de ce qui s’est passé après.
— Vous dites que ce n’est pas notre faute ?
— En aucun cas, répondit Yan. Tu n’as fait que leur sauver la vie. Ça ne te rend pas responsable de ce qu’ils ont fait après.
— Nous ne sommes pas responsables. (Raynar semblait soulagé et le vacarme d’Unu cessa aussitôt.) Vous avez raison.
L’une des boules éclairantes illumina son impressionnante silhouette. Leia sentit Kyp qui essayait de l’atteindre, réclamant une explication. Mais elle ne put deviner ce qu’il désirait savoir.
— C’est peut-être une ruse Chiss, dit Raynar, s’adressant plus à lui-même qu’à Yan. Ils n’ont pas pu convaincre les Jedi de l’hostilité de la Colonie sans les avoir dupés.
Saba dirigea sa torche en direction de l’une des cellules.
— Zelon Saba, ze sont les Chisz qui ont été victimes d’un mauvais coup.
— Les Chiss sont impitoyables, fit Raynar. (Sa voix grave se faisait plus insistante et menaçante.) Ils sacrifieraient un millier de membres de leur propre espèce rien que pour liguer les Jedi contre nous.
— Cela n’explique pas l’attaque des Gorog, observa Leia. Ils n’étaient pas Chiss… Ainsi qu’aucune de ses larves, d’ailleurs.
— C’est un plan très insidieux, reprit Raynar. Les Gorog ont dû se faire pervertir mentalement. On les a forcés à se battre. Et à se nourrir de volontaires Chiss.
— Probablement, admit Leia. Mais il y a une autre explication.
— Les Chiss sont en train de créer des clones Killik ? demanda Raynar.
— Je ne pense pas, répondit Leia.
Le cortège d’Unu réinvestit les lieux. Nombre d’entre eux transportaient les survivants Chiss interloqués et impuissants que l’équipe de secours venait d’extirper des cellules. Kyp et les autres Maîtres étaient également à l’approche, déversant leur malaise au cœur de la fusion mentale. Saba vint les y rejoindre pour les assurer que Leia maîtrisait la situation.
— Vous n’avez pas oublié le sujet de notre conversation ? demanda Leia à Raynar. Le Nid Obscur ?
— Bien sûr que non. Nous avons une excellente mémoire. (Les yeux de Raynar étincelèrent de colère.) Yan a dit que nous n’étions pas responsables.
— C’est vrai, fit Leia. (Sa vision se rétrécit de nouveau et la sensation d’oppression revint la perturber.) Mais ça ne veut pas dire…
La masse obscure gagna en puissance et Leia commença à comprendre que Raynar avait été touché à la fois intérieurement et extérieurement. Lâchement abandonné, dans un climat d’angoisse inimaginable, dépendant d’une horde d’insectes. Le choc avait été trop violent. Raynar s’était comme dissocié de la réalité. Il était devenu UnuThul pour ne pas avoir à se remémorer toutes ces choses terribles qu’avait subies ce pauvre Raynar Thul.
— Nous comprenons ce que les mots pas responsables signifient, déclara Raynar. Si jamais le Nid Obscur existe, ce n’est pas nous qui l’avons créé. (Il pointa le doigt sur le prisonnier le plus proche, un mâle effrayé qui arborait ce qui restait de l’uniforme d’un officier d’artillerie de l’armée Chiss.) Ce sont eux les fautifs. (L’officier devint tout pâle et ses yeux s’ouvrirent en grand.) Ce que nous ne comprenons pas, en revanche, reprit Raynar, c’est la raison d’être de ce nid.
Une sorte de grognement inintelligible jaillit de la gorge du Chiss.
— Dites-nous ! ordonna Raynar.
L’officier grommela de nouveau.
— Nous savons que vous mentez, fit Raynar d’une voix menaçante. Ne nous insultez pas !
— Je crois qu’il n’en avait pas l’intention, observa Leia. Je suis même sûre qu’il ne sait pas que les Chiss ont bâti ce nid ?
Raynar se tourna vers Leia.
— Vous en êtes absolument certaine ?
— Confiante serait un mot plus approprié, rectifia-t-elle. Et si les Chiss eux-mêmes ignoraient qu’ils avaient construit le Nid Obscur ?
— Comment pourraient-ils créer le Nid Obscur sans en être informés ? demanda Raynar d’une voix suspicieuse. Cela nous paraît tout simplement impossible.
— Par accident, fit Yan qui venait de saisir le plan de sa femme. Les Chiss ne feraient jamais une telle chose intentionnellement. Pas même les volontaires. Ils ont beaucoup trop de codes d’honneur.
— Yan a raison, dit Leia. La société Chiss est définie par la guerre. Ils se battent constamment. Contre les Vagaari, les Ssi-ruuk, voire même entre eux.
— Et les nidz de Qoribu sont remplis de Chisz Affiliés.
Saba fit exprès de laisser traîner sa phrase, afin que ses auditeurs en tirent leurs propres conclusions. Dans des circonstances normales, cela aurait été une technique de persuasion parfaite. Mais face à Raynar, les chances de succès étaient quasiment nulles. Il y avait trop de complications avec un esprit dissociatif collectif.
— Vous vous rappelez ce qu’a dit Yan à propos de la théorie de Cilghal ? demanda Leia. D’après elle, lorsqu’un nid Killik absorbe un individu sensible à la Force, les habitants du nid assimilent une partie de sa personnalité.
— Donc, quand les Yoggoy t’ont absorbé, ajouta Yan, ils ont commencé à se faire du souci pour la vie individuelle. Avec Lomi Plo et Welk, ils ont absorbé un désir de confidentialité et…
— Nous ne sommes pas responsables du Nid Obscur ! protesta Raynar. Lomi Plo et Welk sont morts pendant le Crash !
Leia continua :
— Mais les Yoggoy ont absorbé votre respect de la vie individuelle et il n’a pas fallu grand temps avant que la Colonie soit créée.
— Nous nous en rappelons, admit Raynar. Mais nous ne saisissons pas le rapport avec le Nid Obscur…
— Z’est pourtant clair ! (Saba dirigea sa main écaillée en direction des cellules.) Regardez tous les Affiliés Chisz dont ils dizposent !
— L’Espèce n’est pas cannibale. Nos nids ne se nourrissent pas de nos propres Affiliés, répondit Raynar, plein de colère.
— Il ze passe pourtant quelque choze dans ce nid, fit remarquer la Barabel.
— Et les Chiss sont des guerriers assoiffés de sang, reprit Leia. A vrai dire, je suis surprise de voir que ça ne s’est pas propagé aux autres nids de Qoribu.
— Une telle chose ? Raynar fit non de la tête. Impossible.
— Z’est bien arrivé ici, observa Saba.
— Il y a peut-être un point d’équilibre, ajouta Yan. Quand un nid se remplit de trop d’Affiliés…
Raynar conclut la phrase à sa place.
— Il se transforme en Nid Obscur, c’est cela ? (Les Unu se refrappèrent le thorax et il hocha la tête.) Cela pourrait expliquer ce qui s’est passé ici.
— Les Chisz sont férus de zecret, indiqua Saba.
— Oui. (Raynar parlait d’une voix assurée.) L’Espèce n’acceptera plus aucun Chiss à l’intérieur de ses nids.
— C’est une solution, en effet, admit Leia. (Elle jeta un œil à Yan et ils partagèrent l’un de ces instants magiques qui lui faisaient se demander si son cher époux n’était pas sensible à la Force, après tout.) Mais qu’allez-vous faire de tous vos prisonniers ?
— Nos prisonniers ? demanda Raynar.
— Les prizonniers Chisz, observa Saba. Lorzque la guerre se propagera, vous en aurez des milliers. Voire même des millionz.
— Il ne reste plus qu’une seule chose à faire. (Yan secoua la tête dans une moue faussement peinée.) Bien sûr, ça ne fera qu’amplifier les combats du côté des Chiss.
Raynar se tourna et dévisagea Yan. Puis il déclara :
— La Colonie n’a pas pour habitude de tuer ses prisonniers.
— Ah bon ? (Yan le dévisagea à son tour avant de diriger sa torche sur une dépouille à moitié dévorée.) Ça va bientôt changer.
Le cortège d’Unu éructa dans un bourdonnement de fureur mais Raynar ne réagit pas.
— Ze n’est peut-être pas si mal pour la Colonie, dit Saba. (Elle se tourna pour s’adresser aux Unu.) Bientôt, touz vos nids ressembleront à zelui des Gorog. Les membres de l’Espèze deviendront de grands combattants.
— Ce n’est aucunement notre souhait, s’offusqua Raynar. Nous avons vu ce qu’il est advenu des vaillants guerriers. Anakin en était un.
Une vague de chagrin submergea furtivement Leia.
— Je suis désolée. Mais je ne vois pas comment nous pouvons éviter cela.
— C’est triste à dire les gars, mais une guerre se prépare, ajouta Yan. Dans le cas contraire, la Colonie pourrait se trouver une zone tampon et tenir les Chiss à distance de leurs nids.
— Ça pourrait marcher, dit Leia. Mais Qoribu est située trop près des territoires Chiss. Les nids sont contraints de rester en contact avec leurs équipes d’exploration et leurs équipes minières. Tôt ou tard, ils perdront patience.
— Qoribu est trop proche, admit Saba. La Colonie va devoir déplazer ces nids.
— Impossible, fit Raynar. Cela ne peut se faire.
— C’est sacrément dommage, reprit Leia en s’adressant également à l’entourage d’Unu. Parce que Yan et moi avons déniché ce monde paradisiaque…
— Voire même plusieurs mondes, ajouta Yan. Tous vides, luxuriants et attendant juste qu’une espèce vienne s’y installer.
Le cortège se mit à bourdonner, visiblement intéressé.
— Dites-nous-en davantage, fit Raynar.
— C’est un sous-secteur situé en bordure du territoire de la Colonie, expliqua Leia. Nous n’avons pas fait d’étude complète, mais le monde que nous avons visité serait absolument parfait pour le nid Taat.
— On s’est dit que la Colonie voudrait peut-être y jeter un œil, fit Yan. Mais si jamais vous n’étiez pas intéressés, il y aurait plein d’autres espèces au sein de l’Alliance Galactique qui…
— Nous sommes intéressés, rétorqua instantanément Raynar. Nous avons toujours rêvé d’un nouveau territoire.
— Excellente nouvelle, se réjouit Leia. Je suis persuadée que les Chiss accepteront de faire une trêve pour permettre la relocalisation.
Le regard de Raynar s’emplit soudain de désespoir.
— Je vous ai dit que cela était impossible. Il n’y a aucun moyen de déplacer les nids de Qoribu. Ils sont trop importants.
— Vraiment ? Yan lui adressa un de ses légendaires sourires en coin et demanda : Et si on les reconstruisait temporairement dans les hangars et les zones de lancement de, disons, quelques Dragons de Combat Hapiens ?
Raynar faillit se décrocher la mâchoire.
— La flotte Hapienne nous aiderait à fuir les Chiss ?
— Bien sûr, pourquoi pas ? rétorqua Yan. Ça sera plus simple pour eux que d’essayer de vous défendre.
— Et ils nous laisseront établir nos nids dans leurs Dragons de Combat ?
— Saba le penze, sifflota la Barabel, apparemment amusée. En fait, elle en est même zûre.
Les Unu se frappèrent la poitrine et firent claquer leurs mandibules pendant un certain temps. Puis Raynar finit par déclarer :
— Nous comprenons vos motivations. Vous êtes presque aussi mauvais que Jaina l’a été.
— L’a été ? (Yan se renfrogna et regarda dans l’autre pièce… Celle d’où il était parti sans même avoir accueilli sa fille.) Si tu…
— Du calme, Yan. Leia entra en connexion avec Jaina à travers la Force avant d’ajouter : Elle va bien. Elle est toujours avec Luke et Mara.
— Bien évidemment, s’indigna Raynar. Nous voulions simplement dire que Jaina n’est plus la bienvenue dans notre nid.
— Je me suis fait virer de bon nombre de rades, mais d’un nid, jamais. Qu’est-ce qu’elle a fait ? demanda Yan en haussant les sourcils.
— Elle vous ressemble beaucoup trop, expliqua Raynar. Elle est têtue et rusée. Et tout ce qu’elle souhaite, c’est empêcher une guerre.
— Ne m’en parle pas. Yan lui adressa un sourire rempli de fierté puis demanda : Ça veut dire qu’elle va cesser de se prosterner devant des cafards ?
La colère revint dans les yeux de Raynar et Leia fut soudain prise d’un mouvement de panique.
— Yan ! s’écria-t-elle. UnuThul n’a pas encore accepté notre proposition, tu te souviens ?
— Ouais, ouais. Mais il n’a pas non plus dit non. (Yan se tourna vers Raynar.) Alors tu choisis quoi, gamin ? Une vilaine guerre, une Colonie truffée de Nids Obscurs ou un voyage gratos direction un monde libre ?
Les Unu se manifestèrent dans un tonnerre de battements, de cliquetis et de mouvements d’antennes. Yan les ignora et continua de fixer nonchalamment Raynar. Le cortège poursuivit son vacarme quelques minutes de plus, puis les insectes se turent brusquement et commencèrent à quitter les lieux.
Leia fronça les sourcils.
— Devons-nous considérer ça comme un oui ?
— Bien sûr, répondit Raynar. (Il frotta son bras contre les antennes d’un petit Killik aux yeux rouges d’à peu près la taille d’un Ewok. Puis il fit demi-tour et suivit le cortège d’insectes.) N’était-ce pas notre idée ?